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« Mes agents
ne suivront jamais. »
À Marolles, ce sont eux qui demandent la suite.
Quand on parle à un maire ou à un DGS de changer les logiciels de sa mairie, c’est souvent la première chose qu’il se dit, et il a de bonnes raisons de le penser. On raconte ici ce qui s’est passé à Marolles-les-Braults, une commune de 2 000 habitants dans la Sarthe, où les agents ont suivi, et on explique pourquoi.
Par Alison Tartary, le 12 octobre 2026
Un maire ou un DGS pense d’abord à une personne.
Quand on lui parle d’un nouveau logiciel, un maire ou un DGS pense rarement à l’informatique, il pense à quelqu’un. Il pense à l’agent qui est à la mairie depuis vingt-cinq ans, qui connaît chaque dossier et chaque famille de la commune, et qui partira à la retraite dans quelques années. Il se dit qu’elle ne voudra pas, et comme il la respecte, il n’a pas envie de le lui imposer.
Il faut dire qu’il a souvent déjà vu ce que ça donne. Le logiciel arrive tout fait, un formateur vient l’expliquer pendant deux jours, et l’agent doit apprendre de nouveaux mots et faire les choses dans un autre ordre que celui qu’elle suit depuis toujours. Comme le logiciel n’a pas tout prévu, elle continue de noter le reste sur un cahier, si bien qu’au bout de quelques mois elle a le logiciel et le cahier, et donc plus de travail qu’avant.
À Marolles, le DGS a eu la même crainte.
Jonathan Cholet est le directeur général des services, le DGS, de Marolles-les-Braults, et certains de ses collègues ont commencé leur carrière avec une machine à écrire. Quand il leur a annoncé le projet, il a entendu trois phrases, qu’il a racontées sur LinkedIn le 8 octobre 2026.
« "On a toujours fait comme ça avant", "oui MAIS c’est compliqué de changer/modifier…", "à quoi je vais servir si je ne fais plus ça…" »
Ces trois phrases se comprennent très bien, parce qu’un agent sait pourquoi il fait les choses dans cet ordre et qu’il a peur qu’on lui retire ce qu’il sait faire.
On n’a pas demandé aux agents de changer.
On s’appelle Nouvelle Époque, et on fabrique l’outil de la mairie de Marolles depuis l’été 2026. Notre façon de faire tient en trois étapes, qu’on suit toujours dans le même ordre.
On commence par regarder avec l’agent comment il travaille aujourd’hui, et on note ses étapes, ses mots, ses tarifs, ses délais et ses habitudes.
Ensuite, on refait la même chose dans son écran, pour que l’agent y retrouve ses étapes dans le même ordre et avec ses mots à lui.
C’est seulement après qu’on enlève les gestes qui ne servent à rien. Le contrat de location d’une salle, par exemple, ne s’imprime plus et ne se photocopie plus, parce que l’habitant le signe depuis chez lui. De la même façon, l’agent n’a plus besoin de relever ses mails toute la matinée pour savoir quel enfant sera absent à la cantine, puisque le parent le signale depuis son téléphone et que l’enfant sort tout seul du compte des repas.
C’est pour ça que l’agent n’a presque rien à réapprendre : il fait le même travail qu’avant, avec moins de gestes.
À Marolles, cette personne s’appelle Isabelle.
Isabelle s’occupe du cimetière et de l’urbanisme à la mairie. Elle est proche de la retraite et elle a commencé sa carrière sur une machine à écrire, ce qui fait d’elle exactement l’agent auquel on pense quand on se dit que ça ne marchera pas.
Le lundi 5 octobre, on a passé une heure avec elle, et elle nous a expliqué trois choses que nous ne savions pas et qu’aucun logiciel ne savait.
Elle nous a d’abord expliqué que les tombes d’autrefois faisaient 1,10 mètre de large alors que celles d’aujourd’hui font 1,20 mètre, si bien que là où le plan montre trois places libres, il n’y en a souvent que deux sur le terrain.
Elle nous a ensuite rappelé que la loi oblige à toujours savoir où sont les cendres d’un défunt. Comme l’ancien logiciel ne connaissait que le jardin du souvenir, elle tenait le reste sur un grand cahier, au crayon à papier.
Elle nous a enfin appris qu’on ne vend jamais une place au milieu d’une rangée, parce que les engins ne pourraient plus passer pour poser les monuments.
Le soir même c’était fait, et dès le mardi Isabelle pouvait corriger le plan au centimètre, choisir le sens de la vente et inscrire les cendres dans son écran. Quelques jours plus tard, son cahier y était recopié.
Voilà pourquoi les agents suivent.
Pour la première fois, on demande à Isabelle comment elle travaille au lieu de lui montrer comment travailler, et ce qu’elle sait depuis des années entre dans l’outil au lieu de rester sur un cahier.
Et comme elle voit que ce qu’elle a dit le lundi est là le mardi, elle a envie d’en dire davantage. C’est ce que Jonathan Cholet a écrit lui-même.
« Elle propose même des évolutions pour son service ! […] Isabelle me dit que c’est génial et que c’est une vraie fierté d’être "dans le coup" même à quelques années de la retraite ! »
C’est notre façon de développer qui permet d’aller aussi vite. Un éditeur fabrique le même logiciel pour des milliers de communes, si bien qu’une demande d’agent y attend la version suivante, quand elle est retenue. On fabrique au contraire un outil par mairie, et ce sont les personnes qui ont écouté Isabelle le lundi qui ont fait le changement le soir même. Comme l’outil se met à jour dans la journée, sans rien installer sur les postes, on peut dire oui à Isabelle, pour un seul cimetière.
Un maire ou un DGS se pose ensuite quatre questions.
Est-ce que toute la mairie change d’un coup ?
Non, on avance un service à la fois. À Marolles, on a commencé par la cantine et les salles, puis on est passés au cimetière, et pendant ce temps les autres services ont continué de travailler comme avant. C’est d’ailleurs le DGS de Marolles qui nous a appris qu’un agent ne doit pas recevoir deux nouveautés en même temps.
Est-ce qu’il faut former les agents ?
Très peu, parce que rien n’est plus compliqué qu’avant. L’agent retrouve ses étapes dans le même ordre et avec ses mots, et il a seulement moins de gestes à faire. Chaque écran a quand même son mode d’emploi, fait sur le vrai écran de la mairie.
Qu’est-ce que les habitants y gagnent ?
Ils peuvent faire leurs démarches quand la mairie est fermée. À Marolles, un habitant a pris son rendez-vous de passeport à 22 h 48, et un parent a signalé l’absence de son enfant à la cantine à 7 h 11.
Que font les agents du temps gagné ?
L’écran s’occupe du classement, des photocopies et des recherches, si bien que l’agent a plus de temps pour recevoir une personne âgée qui veut un renseignement ou une famille en deuil. C’est la réponse à « à quoi je vais servir ». Ce temps revient au public, et c’est bien sûr au maire et au DGS de décider comment.
Si vous êtes maire ou DGS et que vous pensez vous aussi à cette personne, on serait ravis d’en parler avec vous, et vous pouvez nous écrire ici.
